Méthanisation : la luzerne ouvre la voie de l’autonomie énergétique
Eugène Triboi, jeune retraité de l’Inra de Clermont-Ferrand a travaillé près de 30 ans sur l’intérêt des légumineuses dans les assolements, ce qui en fait le plus vieil essai en France, voire en Europe. Désormais, il défend le concept LOME qui, grâce à la méthanisation de légumineuses, pourrait permettre, d’après lui, d’atteindre l’autonomie énergétique sur les exploitations agricoles. Décryptage.
La Marne Agricole. Vous avez conduit, pendant plus de 30 ans, un essai pour étudier l’effet des légumineuses dans une rotation de 6 ans. Quelles en sont vos conclusions ?
Eugène Triboi. On connaît assez bien la productivité des différentes légumineuses mais nettement moins leur effet résiduel dans une rotation car la majorité des résultats est obtenue dans des essais de courte durée (1 à 3 ans). Notre essai de 30 ans (1968 -1999) répond à cette interrogation. Il s’agit du seul essai de longue durée sur ce sujet, non seulement en France, mais aussi en Europe et peut-être ailleurs. Nous avons montré que la luzerne est une véritable usine à azote (N) car pendant 2 ans, elle synthétise plus de 1 000 kg N par hectare : 7 à 800 kg sont contenus dans la biomasse aérienne et 2 à 300 kg restent au sol et sont effectivement absorbés par les 4 cultures après la luzerne. Dans le même essai, nous avons aussi quantifié l’apport d’une vesce cultivée en dérobée après une céréale à paille : 50 à 100 kg N.
De plus, cette expérimentation nous a permis de quantifier l’utilisation dans le temps de N-organique symbiotique comparativement à N-minéral et aussi l’interaction entre les deux sources.
Ces résultats vous ont conduit à une 2ème expérimentation consacrée à l’autonomie énergétique. Une exploitation de grandes cultures «conventionnelle» peut-elle être autonome sans élevage ?
Effectivement, à partir de ces résultats, nous nous sommes demandés si l’utilisation de la biomasse aérienne d’une luzerne comme engrais et l’effet résiduel des légumineuses permettaient d’élaborer un système de culture autonome en azote et en énergie, les deux principales dépenses dans le système. L’expérimentation effectuée dans la période 1999-2006 nous a montré qu’avec environ 15 % de la surface occupée par une luzerne et avec des engrais verts en dérobée, on peut satisfaire les besoins en N d’un système même en absence d’élevage.
Vous défendez ainsi un concept baptisé LOME, pouvez-vous nous le présenter ?
Ces résultats nous ont conduits à élaborer le cadre conceptuel de la future agriculture, que nous avons nommé LOME car il repose sur le triptyque :
• L comme Légumineuses pour assurer l’autonomie en azote et en protéines,
• O comme Oléagineux, capables d’assurer l’énergie – carburant,
• ME comme Méthanisation, processus de fermentation capable de transformer le C-carbone de la biomasse en méthane utilisable pour produire de l’énergie électrique et de la chaleur.
Dans cette agriculture, le principal élément exporté sera C-énergie car les autres éléments N, P, S, K, Ca, Mg, etc. seront retournés au sol avec les digests de la méthanisation sous une forme facilement assimilable par les plantes. Ainsi, l’agriculture répondra non seulement aux défis alimentaires et environnementaux (diminution des pollutions, changement climatique, biodiversité et paysage...) mais aussi énergétiques.
LOME est-il adapté à notre territoire à haut potentiel de production ou limité au mode de production biologique ?
Le concept LOME ne sera pas limité à l’agriculture biologique. Elle l’utilisera pour satisfaire son autonomie en N et énergie et ainsi augmenter son potentiel de production. Cependant, l’agriculture LOME sera une agriculture productiviste, écologique et durable, car elle produit et recycle l’ensemble des éléments nutritifs et l’énergie nécessaire pour la réalisation du potentiel de production, même s’ils sont élevés comme dans la Marne. De plus, si la recherche continue d’augmenter ce potentiel, LOME sera capable de le réaliser.
Les agriculteurs marnais connaissent les discours en faveur de la luzerne. Il faut donc passer aux chiffres, votre concept est-il rentable ?
Précisons d’abord que les agriculteurs ont l’habitude d’utiliser la luzerne seulement dans l’alimentation animale. Ainsi, ils peuvent considérer comme une «ineptie» son utilisation comme engrais, d’autant plus que les 500 kg d’azote produits en moyenne par hectare ne compensent pas la perte du revenu d’une culture annuelle. Ceci paraîtrait en partie vrai car on ne tient pas compte qu’en dehors de N, la biomasse contient d’autres éléments nutritifs qui seront recyclés et surtout du carbone-C qui pourrait être utilisé pour produire et vendre de l’énergie. Ceci assure souvent une partie très significative du revenu de l’exploitation. On cite même des cas où elle dépasse la production agricole proprement dite. Soulignons aussi que LOME est un triptyque dont la méthanisation, actuellement consi-dérée comme activité agricole, est la dernière arrivée et assure une autonomie au processus de production, donc un cadre stable qui pourrait être la base de la future contractualisation avec les utilisateurs et les décideurs.
Votre concept est-il pratiqué dans une exploitation en France ?
En France, contrairement à l’Allemagne, l’introduction de la méthanisation à la ferme n’a pas été une préoccupation du monde agricole, donc elle est très récente. Cependant, les quelques exemples disponibles, sans être totalement LOME car l’autonomie n’était pas un objectif initial, s’avèrent très intéressants économiquement, malgré un prix de vente de l’énergie plus bas qu’en Allemagne, le pays leader dans ce domaine.
Nous avons bien compris les atouts de votre système, comment faire pour qu’il soit adopté par le monde agricole ?
S’agissant d’un concept nouveau qui transforme profondément les modes de production actuels, il faudrait informer et aider les agriculteurs à l’adopter. Parallèlement, des mesures incitatives sont nécessaires. Pour l’instant, nous notons comme freins un prix de l’énergie plus bas qu’en Allemagne associé à des coûts supérieurs des installations. En plus, en France, il y a une tendance au «gigantisme» qui considère la méthanisation essentiellement comme technologie destinée à résoudre le problème des déchets urbains avec des installations 100 fois plus puissantes que la méthanisation à la ferme (50 - 150 kW).
Pour finir, quels messages souhaiteriez-vous passer aux agriculteurs marnais ?
L’agriculture de demain doit être compétitive sur le plan économique et écologique. Pour cela, la future Pac mettra «l’accent plus fortement sur l’innovation, la modernisation, la diversification». L’autonomie en intrants, notamment N et énergie, c’est la condition sine qua non de son développement durable. D’autre part, l’agriculture est la seule activité capable de capter, stocker et libérer l’énergie solaire à la demande.
L’évolution de l’agriculture doit venir du monde agricole. Avec LOME les agriculteurs disposent d’un concept qui permet d’élaborer le projet de l’Agriculture de demain. Demandez «des aides» pour sa réalisation, pour changer ! (rires).
En bref : les travaux d’Eugène Triboi
Eugène Triboi a présenté, lors de son intervention au 12ème festival de non labour, une synthèse de ses recherches sur la possibilité d’élaborer des systèmes de grandes cultures autonomes en azote et en énergie.
Il s’appuie principalement sur les résultats de 2 essais qu’il a conduits à l’Inra de Clermont-Ferrand.
Le premier a duré 30 ans (1969–2000 ; Gachon L, Triboi E, Triboi-Blondel AM). Deux rotations de 6 ans, différentes par la présence d’une luzerne de 2 ans dans une rotation à la place d’une betterave et d’un blé dans l’autre, ont été répétées 5 fois dans le temps. Cette étude a permis d’évaluer, d’une part, la quantité d’azote d’origine symbiotique produite par les légumineuses et, d’autre part, son utilisation comme engrais à court et à long terme par rapport à l’azote minéral.
Par la suite, de 1999 à 2006, un 2ème essai a été effectué pour étudier la faisabilité d’un système autonome à partir de 3 sources d’azote, l’effet rémanent d’une culture de luzerne, l’utilisation comme engrais vert de la biomasse de luzerne ou d’une vesce cultivée en dérobée, par comparaison avec un système conventionnel recevant uniquement de l’azote minéral.
Les résultats obtenus montrent qu’un système autonome en azote est réalisable tant sur le point de vue quantitatif que qualitatif.
De là vient donc l’idée de maintenir ou de réintroduire la culture de luzerne dans l’assolement. Sa biomasse racinaire renchérit la teneur en azote du sol pour les cultures suivantes. Sa biomasse aérienne pourrait être récoltée pour en faire de la méthanisation et vendre de l’énergie (la luzerne a un très fort pouvoir méthanogène) et le digestat obtenu fertiliserait à nouveau les sols avec N, P, K, Ca, Mg… De plus, l’introduction de la méthanisation contribuera à valoriser comme énergie toute autre source de biomasse.
Méthaniser de la luzerne pour atteindre une autonomie azotée et énergétique, cette théorie est surprenante, mais mérite néanmoins réflexion.
Réaction: Jean-Pol Verzeaux, président de Coop de France Déshydratation
Cette interview montre combien il est important de s’ouvrir sur les résultats de recherches, d’études et d’expériences. La luzerne paraît être une culture intéressante pour la méthanisation et à la recherche d’autonomie énergétique des exploitations. Un article complémentaire sur ce sujet dans le dernier numéro de la revue TCS précise même que la production de biogaz par la luzerne peut atteindre les 600 m3/tonne de matière fraîche. Néanmoins, aujourd’hui l’introduction de culture dans un méthaniseur n’est pas tout à fait du goût du ministère de l’Écologie. Et puis, notre département, fort de son expérience en luzerne, en a une valorisation tout autre. Jean-Pol Verzeaux nous confirmait que ce genre de valorisation ne s’oppose pas aux utilisations actuelles. «Cette réflexion est intéressante. On ne peut pas s’opposer aux projets qui permettent de développer les exploitations. Nos valorisations luzerne aujourd’hui se tournent plus vers l’alimentaire (animale, humaine), rien n’empêche de valoriser cette production autrement».
Eugène Triboi : productivité, durabilité et respect de l’environnement
Après des études agronomiques, un doctorat et 10 années de recherches en Roumanie, j’ai intégré la station de Recherches Agronomiques de l’Inra de Clermont-Ferrand en 1976.
Nommé Directeur de recherches en 1981 et directeur de la station d’agronomie 1986–1994.
De 1994 à 2008, j’ai animé des projets de recherches pluridisciplinaires, au niveau national et international.
Les recherches poursuivies ont été consacrées à l’étude :
• de la productivité et du bilan biogéochimique des éléments nutritifs des différents systèmes de culture, avec une optique de productivité, durabilité et respect de l’environnement, par des essais aux champs, de courtes et longues durées, en cases lysimétriques et en laboratoire. Ces recherches ont conduit à l’élaboration d’un nouveau concept pour l’agriculture de demain, productive et autonome en intrants et énergie (LOME).
• du déterminisme agronomique, climatique et génétique de la productivité des cultures et leur composition. En associant l’approche agronomique, écophysiologique, biochimique et moléculaire, on a pu mieux comprendre l’interaction entre le métabolisme de l’azote et du carbone et mettre en évidence les principaux mécanismes contrôlant la productivité, l’adaptation au milieu et la qualité.
Un 1er modèle de l’élaboration de la teneur et de la composition protéique du blé a été réalisé.
Vous pouvez facilement intégrer un lien vers celui-ci sur votre site en copiant ce code :
Retrouvez, chaque semaine, toute l'information dans votre journal La Marne Agricole.
Ne passez plus à côté de l'info : » Abonnez-vous
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Copyright 2012 -
La Marne Agricole.
Usage strictement personnel. L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la licence de
droits d'usage,
en accepter et en respecter les dispositions.





































