Grand Est : une ferme en aquaponie, pour quoi faire ?

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Par Rédaction La Marne Agricole, le 05/08/2019
 
A Strasbourg, 9 000 m² de serres produiront du poisson, des fruits, des légumes et autres végétaux exotiques en récupérant de la chaleur résiduelle.
 
Nouvelles valorisations de la chaleur
Félix Haget (à gauche) et Pierre Weinstein : le premier est un spécialiste de l'aquaponie. Le deuxième, centralien, est frère d'agriculteur méthaniseur.
© David Lefebvre


130 t de productions végétales et 60 t de produits aquacoles par an
Le projet de serre végétale et aquacole sur 9 000 m².
© Haget et Weinstein


 

La méthanisation présente une autre vertu étonnante et inattendue au départ : elle stimule la créativité et l’esprit d’entreprise des agriculteurs poussés par la recherche de valorisation de la chaleur cogénérée en parallèle de l’électricité. Certains font du séchage en prestation, d’autres chauffent des bâtiments ou encore s’en servent pour produire de la spiruline, une algue aux grandes vertus nutritives.

À Butten, en Alsace Bossue, la mise en service de l’unité de méthanisation de Jean-Philippe Weinstein et Rémy Gilgert a incité Pierre Weinstein, frère de Jean-Philippe (par ailleurs vétérinaire), à réfléchir à de nouvelles valorisations de la chaleur. Ce cheminement l’a conduit à répondre à un appel à manifestation d’intérêt (AMI) émanant de l’Eurométropole et du Port autonome de Strasbourg.

Il propose un projet de ferme aquaponique combinant l’aquaculture et la production végétale en hydroponie (lire plus bas), en s’adjoignant les compétences de Félix Haget, de la société BiOPONi, consultant et formateur en aquaponie.

L’appel à projets formulé par l’Eurométropole de Strasbourg vise à reclasser la friche industrielle des anciennes forges navales de Strasbourg, qui jouxte la centrale à biomasse d’Électricité de Strasbourg (ÉS) sur le Port autonome : d’un côté une réhabilitation de friche, de l’autre, la valorisation de «  chaleur fatale  », issue des déperditions de la centrale à biomasse qui chauffe le quartier de l’esplanade à Strasbourg. Trois autres projets étaient en lice : la production de microalgues pharmaceutiques, la production végétale et d’insectes et un autre projet d’aquaponie.

« Nous sommes dans l’avant-projet sommaire? ; il reste à finaliser le protocole d’accord. Il faut regarder le marché, valoriser les circuits courts  », indique Robert Herrmann, président de l’Eurométropole de Strasbourg.

En quelques chiffres, la ferme aquaponique couvrira 9 000 m² de serres d’où il sortira 130 tonnes de productions végétales et 60 t de produits aquacoles par an, à partir de 1 500 MWh/an récupérés. L’investissement devrait osciller entre 1,4 et 2,2 millions d’euros. La production devrait occuper 12 emplois à temps plein. Ce sont ainsi 3 500 t de CO2 qui seraient économisées. Plusieurs fermes aquaponiques de cette envergure se montent en Europe, indique Félix Haget. Citons : 4 000 m² à Berlin, 4 000 m² à Bruxelles où l’implantation se situe dans un ancien abattoir, 3 ha (soit 30 000 m²) dans les Flandres. « La demande explose », souligne Félix Haget.

L’agriculture regagne des terres

Plusieurs aspects vertueux ont retenu l’attention des représentants de l’Eurométropole de Strasbourg, dont un volet pédagogique, un volet développement du marché local de produits d’aquaculture, la récupération de chaleur fatale - émissions de chaleur inéluctables liées à l’exploitation de la centrale de biomasse d’ÉS. Et bien sûr la réhabilitation d’une friche industrielle en zone d’activité agricole.

« C’est assez rare pour être souligné quand l’agriculture regagne des terres  », a observé Denis Ramspacher, président de la chambre d’agriculture Alsace, dont les services accompagnent le projet. Parce qu’elles sont hors-sol, les deux productions aquacoles et végétales ne peuvent pas être certifiées bio.

Toutefois, par sa nature en circuit fermé utilisant des productions généralement bioindicatrices de la qualité de l’environnement comme le cresson, et donc sensibles aux pollutions, les conditions de production en aquaponie s’avèrent plus exigeantes.

Le cycle aquaculture-hydroponie apporte aux cultures une fertilisation naturelle à partir des déjections de poisson et ne nécessite aucun produit phytopharmaceutique. Une marque « produit d’aquaponie » est en cours d’élaboration. On notera que les productions sous serre entre 15 et 18 °C autorisent des cultures à forte valeur ajoutée (vanille, gingembre, fruits de la passion, fraises, physalis, aloe vera, etc.). Si tout va bien, la ferme aquaponique devrait produire ses premiers saumons de fontaine et végétaux en 2020.

Un système multimillénaire

L’aquaponie combine la production végétale à de la production aquacole. Le tout se déroule en serre et fonctionne en circuit fermé hors-sol. C’est-à-dire que les déjections aquacoles, des poissons, crevettes ou autre élevés en bassin, servent de fertilisant à la production végétale hors-sol.

En retour, les racines des plantes cultivées jouent une fonction épuratrice de l’eau des poissons. Les Aztèques auraient inventé l’aquaponie, sur la base de radeaux sur lesquels ils faisaient pousser leurs cultures, tandis que les Chinois, il y a 1 700 ans auraient combiné la pisciculture et la riziculture.

Dans cet écosystème clos, le seul intrant est la nourriture donnée aux poissons.


David Lefebvre